Le son "retro"

< Contexte studio Hypotheses sur l'origine de ce son >

Définitions

Comme dit en intro l’utilisation du terme « retro » est un peu barbare mais puisqu’il s’agit du terme couramment employé pour désigner un retour vers une époque passé nous l’utiliserons durant les prochaines pages. Pour éclaircir ce qui se cache derrière ce terme je propose de partir à la rencontre de ce qui peut être compris par l’utilisation du mot « retro ». Nous verrons ce qu’en disent des techniciens, des réalisateurs et des acteurs de la scène Soul des années 60. Ils livrent dans les différentes interviews, biographies ou les articles qui paraissent dans les magazines spécialisés des indices permettant de construire une représentation (espérons) cohérente de leur approche de la réalisation musicale.


Définitions du terme « retro » données par certains professionnels du son



Gabriel Roth

Roth est le co-fondateur de Daptone Records, un label spécialisé dans la musique soul et funk. Il a réussi à se démarquer des grands studios New Yorkais par une philosophie bien différente des standards « trop propre ». En effet sa devise « Shitty is Pretty » pourrait se passer de traduction. Il plaide pour une approche plus « rugueuse » qu’on pourrait simplifier en « brut ». Une approche très radicale qui consiste à recréer le véritable son des vieux enregistrements. Si on se réfère à la définition donnée un peu avant on peut aisément qualifier cette approche de « retro ». Roth explique sa philosophie dans deux articles appelés « Shitty is Pretty » parus dans le magazine Big Daddy. Il explique comment il réussit à recréer le son des enregistrements des années soixante. La saturation de la bande magnétique fait, selon lui, parti de « ce son » : « atteindre la bande magnétique trop fortement fait partie inhérente de « ce son » » . Pour lui les défauts fonts les qualités de ses chansons et de celles qu’il aime écouter, les mixes équilibrés ne sont pas aussi excitant. « Ces mixes très équilibrés, ils n’ont rien d’éxcitant ».
C’est lorsque tout n’est pas maitrisé à cent pour cent que la musique devient intéressante. La technologie disponible dans les années soixante ne permettait pas de contrôler tous les paramètres que l’on peut contrôler de nos jours et les techniciens ont tendance à vouloir tout contrôler (tempo, justesse, niveaux…). « Laisser simplement les choses se dérouler et être naturellement imparfait, peut parfois ajouter beaucoup plus de personnalités à une chanson que de tenter de tout corriger. »


Paul White rédacteur en chef du magazine Sound on Sound

Paul White explique son point de vue dans un article dédié aux qualités des enregistrements des années soixante.
Pour lui, les chansons enregistrées dans les années soixante ont défini en partie ce qu’est un bon enregistrement. Il explique ça par le “groove” des musiciens, c’est-à-dire la capacité d’un musicien à donner envie aux auditeurs de danser en jouant avec le tempo et la dynamique dans leur jeu : “Les performances musicales étaient d’une certaine façon moins polie” .
Les musiciens de studio dans les années soixante (particulièrement dans la Soul) sont des formations musicales qui jouent presque exclusivement ensemble. On peut penser à Booker T and the MG’s ou les Funk Brothers. Les enregistrements étant éffectués sur bande magnétique avec du matériel exclusivement analogique, les mix des années soixante sont réputés pour manquer de hautes fréquences : “Le son manquait un tentinet de haute fréquences” .
Il n’existait pas beaucoup d’options pour corriger les erreurs des musiciens, les techniciens et réalisateurs portaient donc leur attention sur ce dont ils avaient sous la main c’est-à-dire le jeu des musiciens et le placement des micros d’autant plus que le nombre de piste était limité.*


Berry Gordy

Le son de la Soul vu par Berry Gordy est un son brut, presque sale : « Le son Motown est celui des rats, des cafards, de l’âme, des entrailles et de l’amour » . Le « son Motown » est le nom donné au son des morceaux produits et enregistrés par la Motown pendant les années soixante. Leur slogan est : « Ce qui compte c’est ce qui est dans le groove ». L’élément principal de leurs productions est le jeu des musiciens : un rythme entrainant. « C’est ce qu’il y a dans le groove qui compte »
Pour reprendre la première citation de Gordy, les employés de la Motown devaient se débrouiller, ils faisaient avec ce qu’ils avaient sous la main ou s’ils avaient besoin de quelque chose ils le fabriquaient.
Il s’agit d’un son novateur et sophistiqué comparé à ses concurrents, les techniciens de la Motown vont innover et créer leurs propres équipements lorsqu’ils n’arrivent pas à obtenir le rendu qu’ils souhaitent. Berry Gordy déclarera que le son Motown est le son de l’Amérique jeune.
La recette d’arrangement se veut simple, minimaliste. Les morceaux de la Motown sont facilement reconnaissables et se démarquent aisément. Ils suivent un principe appelé KISS “Keep It Simple, Stupid”.
Il y a une tansition dans le son Motown au début des années soixante-dix. Lorsque Stevie Wonder fait pression sur Berry Gordy pour qu’ils n’interviennent pas sur la réalisation de l’album Talking book sorti en 1972. La différence entre les morceaux « Uptight » de 1965 et « Superstition » est le parfait exemple de ce changement de réalisation. La batterie ne sature plus et le son est plus « sec ».


Smokey Robinson, leader de The Miracles et vice-président de Motown dès 1961

Peu importe le studio ils étaient toujours capables d’avoir le « son Motown ». Selon lui l’origine de ce son est davantage spirituelle que technique. Elle se retrouve dans leurs enregistrements qu’ils se soient déroulés à Détroits, Nashville ou New York. Ce sont les artistes qui sont à l’origine de ce son. Leur groove, leur sensibilité, leur écriture sont tant de facteurs qui oriente le rendu final. Les intentions créatives des artistes... c’est peut-être ça la Soul, un esprit, une âme qui habitait ces artistes.
On peut donc observer deux définitions : l’une technique, liée aux équipements disponible ces années-là. L’autre culturelle, philosophique, presque spirituel pour reprendre les mots de Smokey Robinson. L’utilisation de matériel « retro » analogique explique en partie le rendu sonore des morceaux Soul des années soixante, cela ne peut pourtant pas tout expliquer. Ce qui, en revanche, explique davantage le caractère unique de ces enregistrements sont les contraintes techniques et le jeu des musiciens qui évoluent avec le temps et les styles musicaux.


Liste d'artistes Soul liés au son retro

Dans le but de mieux comprendre ce qu’on décrit comme son « retro », voici une liste de morceaux caractéristiques de ce son.

Motown :

  • Money (That’s what I want) de Barrett Strong
  • Uptight de Stevie Wonder
  • This old heart of mine des Isley Brothers
  • Signed, Sealed, Delivered de Stevie Wonders

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Stax :

  • Why? (Am I Treated So Bad) de The Staple Singers
  • Time is on my side de Irma Thomas
  • In the rain de The Dramatics
  • Somebody’s Sleeping in my bed de Johnnie Taylor

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