Années 60
Pour tenter de comprendre ces évolutions, il me semble important de comparer l’équipement qui occupait quelques grands studios des années soixante afin de mieux comprendre à quel point la Soul se démarque du reste de la production contemporaine.
Le « son Motown » est un terme que l’on voit régulièrement lorsqu’on s’intéresse à la Soul des
années soixante. Bien qu’on arrive à le distinguer à l’oreille, la méthode employée dans les studios
de Motown n’est pas précisément connue. Cependant on connait assez bien les équipements qu’ils
utilisaient.
A début de la décennie, Motown utilisait un enregistreur deux pistes très rapidement
remplacé par un Ampex 300-3, une version modifiée de l’Ampex 300. Ce dernier fût un succès
commercial immédiat il s’en est vendu 20000 entre 1949 et la fin des années 60. Il était très
présent dans les stations de radios dans les années 50. La console qu’ils utilisaient au départ est
une Western Electric de 1939. Cet équipement obligeait les techniciens à réunir les instruments sur
les mêmes pistes. Le mixage n’était donc pas très souple et les musiciens devaient se placer dans la
pièce de manière à sonner plus ou moins fort.
La plupart du matériel qui équipe les studios de musique dans les années cinquante et soixante
viennent de stations de radios. Les studios rachètent les consoles obsolètes des radios pour un prix
assez bas. C’est le cas de la console Western Electric de Motown
Motown possédaient leur chambre
d’écho dans le grenier de la maison dans laquelle le studio était installé. Le principe de la
chambre d’écho est assez simple : enregistrer un morceau puis le diffuser sur une enceinte dans une
pièce très réverbérante dans laquelle se trouve un microphone.
A partir de la seconde moitié de la décennie, Motown possédaient deux enregistreurs huit pistes. Ils fabriquaient eux-mêmes leurs boites de direct servant à brancher les guitares et les basses directement sur la console. Le succès du label leur a permis de se procurer des égaliseurs haut de gamme Pultec EQP-1A et MEQ-5 et des compresseurs Fairchild. A ce stade, ils étaient en avance par rapport à la plupart des studios américains, cette avance leur a permis de se démarquer et d’innover dans la production de leurs albums. Ils commencent alors à enregistrer les voix en overdub, c’est-à-dire qu’ils commencent à enregistrer les instruments en live puis les chanteurs enregistrent séparément. Cela permet aux techniciens de traiter les voix différemment.
En termes d’effets, les chambres d’écho laissent place petit à petit aux réverbérations mécaniques comme l’EMT 140 à plaque sortie en 1957. Ils avaient à leur disposition des échos à bande comme le Maestro Echoplex EP-2. Alors que les chambres d’écho sont une caractéristique du son des années 50, les réverbérations à plaque et les échos à bande sont indissociable des années soixante.
Côté microphones Motown possédait des références que l’on retrouvait dans la grande majorité des studios. On retrouve quelques microphones à ruban comme le RCA77. Ils avaient des Shure 545, microphones dynamiques qui deviendront les Shure SM57 présent dans presque tous les studios à travers le monde. Les succès à répétition du label leur permettront d’acquérir des microphones à condensateur comme le Neumann U47, plusieurs U67 et à la fin des années soixante ils feront l’acquisition de plusieurs KM86 pour remplacer la plupart de leurs parc de microphones.
Lawrence Horn, technicien chez Motown, invente une technique appelé compression parallèle. Il
duplique la piste de voix, en garde une intacte et il compresse fortement la deuxième en ajoutant un
égaliseur pour mettre en avant les hautes fréquences. Il mix ensuite les deux pistes de manières à
avoir une voix plus claire sans qu’elle ne sonne « trop compressée ».
Les frères Brian et Eddie
Holland et Lamont Dozier ont composés et produit un grand nombre de morceaux pour Motown et font
parties de ce qui définit le « son Motown ». Ils ont derrieres beaucoup de succès de The
Marvelettes, Martha and the Vandellas, The Miracles, The Supremes, Marvin Gayes, les Four Tops… Ils
ont travaillé pour Motown de 1962 à 1967 et sont connus sous le nom de Holland-Dozier-Holland.
Stax disposait d’un enregistreur Ampex 350 équipé d’une piste au début des années 60 avec deux mixeurs quatre pistes. Dans la seconde moitié de la décennie ils enregistraient sur Scully 280 deux pistes avec un mixeur quatre piste sur chaque canal. Ils avaient donc la possibilité d’enregistrer avec huit microphones partagés sur leurs deux seules pistes. Au même moment Motown commençait à enregistrer sur seize pistes.
Le studio de référence au Royaume Unis, EMI studios (aujourd’hui Abbey Road), utilisait un enregistreur fabriqué en Angleterre par les ingénieurs d’EMI : le BTR3. Il s’agit d’un enregistreur deux pistes fabriqué par les ingénieurs du studio. C’est un modèle unique qu’on ne trouvait pas aux Etats-Unis. En 1965 Abbey Road achète quatre enregistreurs Studer J37 quatre pistes.
Au début des années soixante les Beatles enregistrent sur une console EMI REDD.37 de 1958. Il
s’agit d’une console à lampe avec huit entrées microphones et quatre sorties vers un enregistreur
quatre pistes. En 1964 ils construisent la REDD.51 elle reste assez similaire à son
prédécesseur.
En 1968 les ingénieurs d’EMI (appelés les « TG men » en hommage à The Gramophone
Company) développent la première console à transistor du studio : la TG12345. Ils avaient besoin de
plus de pistes pour s’adapter à l’augmentation du nombre de pistes. Les consoles à transistor ont un
son beaucoup plus propre et il a fallu un temps d’adaptation pour que les techniciens soient
contents de leur travail sur ces nouvelles machines.
D’après Geoff Emerick le dernier album des Beatles, « Abbey Road », n’a pas eu le son qu’il désirait parce qu’il a été enregistré sur la TG12345. « Je n’arrivais pas du tout à avoir le même son, les lampes me procuraient une présence et une profondeur que le transistor n’avait pas. »