La reproduction du son "retro"

< Hypotheses sur l'origine de ce son Conclusion >

Dans cette dernière partie nous nous intéresserons aux stratégies et techniques mis en place par les réalisateurs et les techniciens pour tenter de reproduire le son caractéristique des morceaux Soul des années soixante. Il existe autant de stratégies qu’il y a de réalisateurs, nous allons en explorer deux de la plus « retro » avec Gabriel Roth à la plus « moderne » avec Shawn Everett et Blake Mills. Certains réalisateurs font le choix de moderniser le son des albums qu’ils produisent tout en conservant un caractère vieillissant et brut alors que d’autres préfèrent recréer le plus fidèlement le rendu d’origine.

Daptone Records

Gabriel Roth a recréé un studio semblable au studio de Motown à New York. Il a remporté deux grammy Award dont un pour son travail sur la chanson « Rehab » d’Amy Winehouse. Depuis 2001 Daptone a produit des artistes Soul actifs dans les années soixante mais qui n’avaient pas connu le succès comme Naomi Shelton et Charles Bradley et d’autres artistes dans divers genres musicaux des années soixante à soixante-dix.

Le studio est basé sur une console vingt-quatre pistes Trident 65 et un enregistreur Ampex AG-440 de 1968. Il possède également son groupe de musiciens de studios : les « Dap-Kings ». Ce groupe est composé de Homer Steinweiss à la batterie, Binky Griptite et Tom Brenneck à la guitare, Emcee Velez aux percussions, David Guy à la trompette, Neal Sugarman et Otis Youngblood au saxophone et Gabriel Roth (Bosco Mann) à la basse.

Tous les équipements du studio sont entièrement analogiques. On retrouve des références présentes dans le studio de la Motown et certaines copies de références des années soixante.
Tube-tech RM8, PE1C, ME1B, SMC 2B, LCA 2B, Urei 1176, Altec 436C, Orban “dual reverberation”, EMT140…

Toutes les parties instrumentales sont d’abord enregistrées en live et il arrive d’ajouter quelques instruments en re-recording par la suite.
Son choix de microphones se dirige très majoritairement sur des microphones dynamiques et il utilise régulièrement des références bas de gamme. A force d’expérimenter il a découvert des microphones dont personnes ne soupçonne le potentiel. Roth préfère utiliser les microphones à condensateurs plus rarement pour ne pas avoir trop de hautes fréquences. « Nous sommes essentiellement intéressés par des microphones dynamiques à bobine mobile directif »
La première étape est de régler les instruments car avec le nombre de pistes disponible il sera impossible de récupérer la moindre erreur d’accordage ou de placement au mixage. « Vous devez avoir une batterie qui sonne, même une batterie d’occasion à 20$ mais si vous l’accordez et la réglez bien et que la personne qui joue à la bonne interprétation… » , « Je dirais que 90% du son vient du batteur lui-même »

Roth aime utiliser un seul microphone pour plusieurs sources, s’il enregistre des cuivres il les regroupe autour d’un microphone et les places pour faire le mixage physiquement à la prise. De même pour les chœurs. Il place parfois la personne qui joue du tambourin proche des microphones de la batterie de sorte à ce qu’on les perçoivent comme un seul instrument. « Je pense qu’une des choses que j’ai apprises était de laisser les instruments se mélanger le plus possible. Si j’ai un ensemble de cuivre, je n’utilise qu’un seul microphone. Si le trompettiste joue trop fort je vais lui demander de reculer »

Tout comme à la Motown, la prise de son de batterie de Daptone se veut en retrait dans le mix. Là où les techniques modernes qui utilisent une dizaine de microphone de proximité peuvent risquer de mettre en avant toutes les sources, les techniques plus anciennes essaie de ne mettre l’accent que sur ce qui est nécessaire. Dans ce cas, Roth fait des choix. Il place un ou deux microphones. « J’utilise peu de microphones sur les batteries, habituellement un ou deux micros, parfois trois, très rarement quatre mais je ne pose jamais de microphones de proximité. Le truc à propos d’enregistrer d’un peu plus loin c’est que vous pouvez avoir un son plus naturel »
Il laisse les guitares presque sans les traiter c’est selon lui les instruments qu’ils touche le moins. Les guitaristes sont responsables du réglage de leur instrument.

Daptone est un studio entièrement analogique, ils enregistrent donc à cent pour cent sur bande magnétique. Nous l’avons vu précédemment Roth enregistre tout sur bande magnétique, il joue avec la saturation il a appris à l’utiliser de manière musicale et s’en sert intentionnellement. Pour cela il retire des basses fréquences avant que le signal atteigne la bande magnétique car les basses fréquences ont tendance à saturer avant les hautes fréquences. Au mixage il renforce les fréquences qu’il a atténué pour retrouver le bon équilibre fréquentiel. « Lorsqu’elle est correctement utilisée la bande magnétique est un instrument en elle-même »

Roth parle d’un appareil appelé « Aural exciter » de la marque Aphex construit pour clarifier les voix. Il utilise cet appareil sur l’ensemble du mix pour distordre le charleston de la batterie. En faisant cela il cherche à écraser les transitoires et à compresser les hautes fréquences.

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Alabama Shakes

Alabama Shakes est un groupe Américain basé à Athens en Alabama. Le premier album « Boys and girls » est sortit en 2012. Il a été enregistré au studio Bomb Shelter de Nashville par Andrija Tokic. C’est un album entièrement enregistré en live.
Leur deuxième album appelé « Sound and Colors » a été enregistré par Shawn Everett et Blake Mills en 2015.
Shawn Everett est un réalisateur artistique et technicien nommé sept fois aux Grammy Awards dont six remportés. Il a été récompensé pour son travail sur l’album No Shape de Perfume Genius, un album Art Rock très créatif qui mélange des influences rock, des synthétiseurs et des violons. Sa première récompense en tant que technicien aux Grammy fût pour son travail sur l’album « Sound and colour ».

Blake Mills est réalisateur sur « Sound and colour », il a également reçu un grammy award pour sa participation sur l’album.
Everett et Mills voulaient expérimenter plus sur ce deuxième album que sur le premier. Selon eux il s’agit plus de créer que de capturer la musique. « Pour moi l’enregistrement est plus proche de la peinture que de la photograhpie ».

L’album a été enregistré à Emporium studios à Nashville sur deux mois au total. Sound Emporium est un studio qui mélange analogique et numérique. On y retrouve beaucoup de matériel similaire à daptone ainsi qu’une station de travail audionumérique et beaucoup de microphone haut de gamme du plus ancien au plus récent.
Les deux réalisateurs aiment le mélange de la Lo-Fi et de la Hi-Fi dans leur approche, c’est pour cela qu’ils ont choisi un studio mélangeant les qualités sonores du matériel retro et la flexibilité du numérique.

Le groupe a commencé à enregistrer des prises live dans la grande salle du studio. Everett estime avoir passé environ une heure et demie à expérimenter avant chaque prise afin de trouver la meilleure façon de faire sonner chaque partie. « Il y a eu beaucoup d’expérimentation pendant les sessions d’enregistrement live. Généralement il y avait environ une heure et demie de tentatives avant d’enregistrer »

L’approche pour la prise de son sur cet album est beaucoup plus moderne que ce que nous avons pu voir précédemment chez Motown. Le kit comprend neuf microphones : un AKG D12 et un AKG D112 sur la grosse caisse, deux Shure SM57 sur la caisse claire un RCA77 au-dessus de la grosse caisse pour capturer l’ensemble de la batterie, deux overhead Neumann U67, un Neumann KM184 pour le charleston et deux Sennheiser MD441 pour les toms.

La basse est enregistrée à l’aide d’une boite de DI directement sur la console. Les guitares et les claviers Hammond B3 et Vox Continental sont enregistrés également dans la même pièce.
Une fois les morceaux enregistrés en live, Mills et Everett ont décidé d’expérimenter de plein de façons pour obtenir des sonorités parfois étranges. La chanteuse a enregistré sa voix avec différents microphones comme un Neumann M49, un microphone à main de marque inconnue ou encore un haut-parleur Yamaha NS-10 branchée comme un microphone dynamique. On peut entendre le résultat de cette dernière tentative sur la chanson « Guess Who », la voix est étouffée et saturée.

En plus de ces deux mois d’enregistrement, Shawn Everett et Blake Mills ont eus un mois supplémentaire pour le mixage qui s’est déroulé à Ocean Way à Los Angeles. Ils avaient donc encore plus de temps pour expérimenter à tête reposée.

Le résultat de tout ce processus relativement long comparée à celui de la Motown ou de Daptone est un album avec des basses fréquences plus percutantes, des effets de réverbération et d’écho très travaillées tout en conservant un caractère Lo-Fi obtenue avec beaucoup d’expérimentation et l’utilisation d’instruments retro.

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